La fonction spécifique d’un Bouddha dans l’évolution historique
et cosmique est de redécouvrir et de proclamer le chemin perdu vers le Nibbâna. L’histoire, pour le bouddhisme, ne se déroule pas linéairement de la création à l’apocalypse. Elle se déploie
plutôt en cycles répétés de croissance et de déclin, enchâssés dans les révolutions plus amples du processus cosmique. Les systèmes de mondes apparaissent, évoluent, se désintègrent et sont
remplacés par de nouveaux systèmes de mondes, nés des cendres des anciens. Sur cet arrière plan sans limite spatio-temporelle, les êtres migrent de vie en vie à travers les trois sphères
d’existence. Toute existence cyclique est marquée par la souffrance : elle est transitoire, instable, insubstantielle, débute à la naissance dans la douleur et finit dans les peines du grand
âge, de la maladie et de la mort. Périodiquement, cependant, un être surgit –toujours dans le monde des hommes- du fond des labyrinthes obscurs du samsâra. Il démêle l’enchevêtrement embrouillé
des conditions qui sous-tendent ce processus d’esclavage et découvre ainsi, par sa seule sagesse et sans aide, le chemin perdu vers le Nibbâna, l’état non conditionné de félicité, de paix et de
liberté parfaites. Cet être est un Bouddha.
Un bouddha ne redécouvre pas seulement le chemin vers le
Nibbâna ; il instaure également une sâsana, une Diffusion du Dhamma, pour donner à d’innombrables êtres la possibilité d’apprendre le Dhamma et de fouler la voie vers le but. Chaque Bouddha
fonde une Sangha afin de faciliter le progrès le long de la voie, un ordre de moines et nonnes renonçants, qui ont abandonné la vie familiale pour assumer pleinement le joug de la discipline, le
brahmacariya, ou vie sainte. Chaque Bouddha enseigne librement et ouvertement le Dhamma aux quatre classes de disciples – moines, nonnes, laïcs hommes et femmes – leur montrant
comment se comporter pour accéder à de meilleures renaissances dans le cycle des existences, ainsi que le chemin qui libère définitivement de ce cycle vicieux. La venue d’un Bouddha est toujours
un événement favorable, même pour ceux qui ne peuvent atteindre la première étape de l’état de noble disciple. En prenant refuge en les Trois Joyaux, en faisant des offrandes au Bouddha et à sa
Sangha, en entreprenant de pratiquer l’Enseignement, les êtres sèment des graines de mérite douées de la capacité la plus efficace de produire des fruits favorables.
Bhikkhu Bodhi
"Les grands disciples du Bouddha" - Nyanaponika Thera & Hellmuth Hecker
Questions & réponses avec Achaan Jumnien
Extraits de « Dharma vivant » de Jack Kornfield
Question : Vous dites qu’il y a de nombreuses manières efficaces de pratiquer. Que penser des maîtres qui affirment que leur méthode est la seule conforme à la voie du Bouddha, et que les autres pratiques ne conduisent pas à l’éveil ?
Réponse : L’ensemble de la pratique bouddhiste peut se résumer en une phrase : Ne t’attache à rien. Il arrive que des gens, même très sages, s’attachent encore à la méthode qui leur a permis de progresser. Ils ne se sont pas encore totalement détachés de leur méthode, ou de leur maître. Ils n’ont pas compris ce qu’il y a de commun à toutes nos pratiques. Ce ne sont pas pour autant de mauvais maîtres. Il faut s’efforcer de ne pas les juger et de ne pas idéaliser l’image du maître. La sagesse n’est pas quelque chose à quoi on puisse s’accrocher, et elle ne peut émerger qu’en l’absence d’attachements.
Pour moi, j’ai eu de la chance. J’ai eu l’occasion de pratiquer avec plusieurs maîtres avant de commencer à enseigner. De nombreuses pratiques sont efficaces. Ce qui importe est de mettre toute votre confiance et toute votre énergie dans la pratique. Vous jugerez vous-même alors des résultats.
Question : Faites-vous généralement commencer vos élèves par la méditation sur la vision intérieure ou par des exercices de concentration ?
Réponse : La plupart du temps, ils commencent par la pratique de la vision intérieure. Mais parfois, je commence par un exercice de concentration (jhana), notamment s’ils ont déjà pratiqué la méditation ou si leur esprit se concentre facilement. Mais de toute façon, chacun doit tôt ou tard revenir à la pratique de la vision intérieure.
Il y a, dans les Ecritures en pâli, un discours dans lequel Bouddha, discutant avec des visiteurs laïcs, aborde ce sujet. Il montre plusieurs groupes de moines assis dans le bois autour de lui :
« Voyez comment les moines qui sont attirés par une grande sagesse sont assis autour de Sariputtra, le plus sage de mes disciples. Ceux qui cherchent à acquérir des pouvoirs sont réunis autour de mon grand disciple Maha Moggallana. Et ceux qui sont attirés par la discipline monastique sont regroupés autour d’Upali, le maître du Vinaya, tandis que ceux chez qui prédominent les tendances jhaniques sont… »
Nous voyons donc bien que depuis l’époque du Bouddha, les maîtres ont toujours permis à leur disciples de choisir leur pratique de méditation en fonction de leurs prédispositions.
Question : Pouvez-vous nous donner encore quelques conseils pour orienter notre pratique ?
Réponse : Votre pratique doit être orientée à l’opposé de vos écueils et de vos attachements. Si vous cherchez sincèrement, vous les identifierez facilement. Ainsi, si votre tempérament vous pousse à l’indifférence, vous devrez cultiver la tendresse. Si le désir sexuel est pour vous un problème, vous axerez votre contemplation sur les aspects repoussants du corps jusqu’à ce que vous soyez capable de voir clairement sa vraie nature, et serez débarrassé de vos désirs. Si vous êtes ignorant et troublé, cultivez l’introspection et la sensibilité en fonction de votre expérience, et soyez disposé à surmonter cette tendance. Mais votre pratique doit être dévote et sincère, vous devez être mené par un désir incessant de connaître la vérité. Sinon, votre pratique stagnera et deviendra un simple rituel. Petit à petit, d’un moment à l’autre, vous devez suivre votre voie avec constance. Pratiquez sans crainte dans le sens de vos attachements, et cela jusqu’à la délivrance. C’est tout.
Question : Est-il utile de méditer sur la pensée, d’utiliser la pensée dans la méditation ?
Réponse : Lorsque nous commençons à pratiquer, nous commençons à entrevoir la nature de notre processus normal de pensée. Un flux sans fin d’idées, d’imaginations, de regrets, de projets, de jugements, de craintes, de désirs, de commentaires, de soucis… Il peut être utile, en particulier au début de la méditation, de travailler avec la pensée, d’orienter l’esprit pensant vers notre pratique. Cela signifie que l’on cultive des pensées ayant trait au Dharma, comme la réflexion sur les quatre éléments. Contemplez la manière dont tout ce que nous savons change de forme, le fait que notre monde n’est qu’un mouvement perpétuel d’éléments. Nous pouvons aussi axer notre pensée sur la contemplation des trois caractéristiques dans toutes les situations de la vie quotidienne. Nous pouvons penser à la vie et à la mort imminente pour comprendre notre expérience dans les termes du Dharma. Tout cela revient à cultiver la compréhension juste. A partir des livres et des enseignements, nous passons à notre propre pensée maîtrisée, et enfin à la méditation pour comprendre en profondeur et en silence notre propre esprit.
Question : Parler du Dharma présente-t-il un intérêt pour la pratique ?
Réponse : La sagesse peut sans nul doute venir à un esprit concentré et silencieux qui écoute dire le Dharma par des personnes sages. Si vous devez absolument parler, la discussion sur le Dharma est certainement le meilleur thème à choisir. Mais la parole contribue parfois à la confusion. Ce n’est que dans un cœur silencieux que nous pouvons entendre le Dharma de manière spontanée et véridique, au fond de nous-mêmes et dans les paroles de ceux qui ont déjà atteint la connaissance. Pour la plupart des gens, l’esprit est déjà beaucoup trop empli de mots et de pensées et la meilleure pratique consiste à cultiver la concentration et le silence.
Question : La vertu et la morale jouent-elles un rôle déterminant dans votre pratique ?
Réponse : Oui. Il y a trois grands niveaux de vertu. Le premier consiste à éviter les actes maladroits, à respecter les préceptes de bases. Le deuxième est la vertu consistant à maîtriser les six sens (y compris l’esprit), qui doivent être orientés sur la pratique et non sur les désirs. Le troisième niveau correspond à la véritable vertu intérieure, par-delà les règles et les préceptes – la vertu d’un esprit silencieux et purifié. La sagesse apparaît alors en conjonction avec les six sens et chaque moment de l’être devient conscient, par-delà l’égoïsme. Nous devons tous commencer par pratiquer les deux premiers niveaux de la vertu, pour atteindre enfin la vertu intérieure. Elle naîtra de l’harmonie entre le corps et l’esprit, de l’abandon des désirs et de la compréhension profonde de la vacuité du monde.
Parmi les trois poisons avec lesquels nous cohabitons, l’aversion, l’illusion et le désir, ce dernier –lobha- peut nous tirailler quotidiennement ou surgir sans crier gare.
En tant que disciples laïcs de l’enseignement de Bouddha, nous sommes confrontés aux plaisirs des sens. Lors d’une retraite nous apprenons à suivre les huit préceptes et à se détacher des plaisirs des sens en prenant nos distances par rapport à eux. Ceci grâce à l’application continu de l’observation des phénomènes physiques et mentaux. Dans un environnement favorable il est plus facile de mettre entre parenthèse le désir, dans le monde quotidien c’est moins évident.
Le désir naît du contact et de la sensation, il provoque l’attachement, lequel conditionne le processus du devenir. En désamorçant la sensation, nous rendons le désir moins ardent, voire inexistant.
Le désir sensuel s’exprime de plusieurs manières : l’avidité et la convoitise pour les choses matérielles, pour un état, une sensation, la gourmandise, le désir de vivre (et de revivre), le désir sexuel, etc.
Le désir sexuel est une force immense qui alimente la vie de façon continue, et donc la misère de dukkha qui en découle et la mort.
Peut-on s’opposer de front au désir sensuel ? C’est-à-dire, peut-on lutter contre lui lorsqu’il est déjà présent ? Ce n’est pas la bonne solution à mon avis. Peu de personnes peuvent contrôler leurs pulsions face à l'objet du désir.
Il s’agit de s’appliquer à des réglages quotidiens, au fur et à mesure des discernements.
A un moment donné de notre existence, le désir sexuel est un moteur, un éveilleur, un libérateur. Bouddha dit même que le corps d’une femme est ce qui captive le plus l’esprit d’un homme. Pourtant, nous comprenons grâce au Dhamma, ce qu’il implique, comme tout désir -avidité et convoitise, et quel est l’intérêt de s’en détacher.
Il ne faut pas provoquer le désir sexuel et le laisser s’immiscer en nous (pour les hommes en tout cas), car celui-ci dès qu’il trouve une brèche, nous mène à lui jusqu’à être assouvi.
Il convient parfois de fermer la porte au désir, de ne pas le laisser rentrer, d’être vigilant et de ne pas se laisser surprendre. Jusqu’au cap du désintéressement. Cela ne se fait pas du jour au lendemain.
Mais la volonté de se résoudre est à double tranchant. Dans le domaine du désir sexuel, ou même des autres poisons, nous pouvons être comme le Dr Jekyll et Mr Hyde. En occultant la part d’ombre, celle-ci peut resurgir violemment et prendre le dessus. Ce n’est pas en occultant le désir qu’il disparaîtra de lui-même.
Quand le désir s’invite lors d’un instant furtif,
il convient de ne pas y sombrer, ni de s’y dérober d’une façon coupable. Se rappeler qu’une pensée naît, dure et surtout disparaît, sans chercher à savoir d’où elle provient (surement d’un moment
d’inattention). Lorsque nous nous attachons à nos désirs et que nous ne pouvons les assouvir, cela provoque de la frustration, et des pensées érotiques, lesquelles génèrent une convoitise plus
forte.
Magga est fait de modération et non d’impétuosité. Comprendre le corps c’est comprendre l’esprit.
Pour déconnecter le désir il est nécessaire de saisir régulièrement les bienfaits de la vertu –et l’équilibre entre pensées et actions- ainsi que d’assimiler le non-soi de l’existence, anatta.
Quelle saisie est possible si on ne se possède pas soi-même ?
Le plaisir quotidien du renoncement s’avère supérieur au plaisir succin de la jouissance.
En tant que disciple laïc, nous ne sommes pas tenus de nous abstenir de toutes relations sexuelles, cependant il est mieux d’éviter la masturbation. Lors de retraites nous apprenons à vivre sans, dans la vie quotidienne aussi. Pourquoi ? Une raison est que si l’on souhaite rester fidèle on ne doit pas développer de fantasmes ni de pensées sensuelles. Les pensées malsaines salissent la conscience.
Il faut accepter, reconnaître les pulsions quand elles se présentent, et comprendre avec patience l’intérêt du
renoncement. Le renoncement graduel au désir sexuel et à sa satisfaction fait partie de la voie.
Puissions nous veillez en paix et sans désir.


